Une note de conjoncture publiée en avril 2026 nous a fait reprendre cet article de fond en comble. L’économie sociale et solidaire pèse bel et bien 2,6 millions d’emplois en France, mais elle vient de vivre sa première année de recul depuis 2020. Parler d’« essor » sans le dire ne serait plus honnête.
L’économie sociale et solidaire désigne l’ensemble des entreprises qui limitent statutairement la lucrativité et gouvernent démocratiquement : associations, coopératives, mutuelles, fondations, et depuis 2014 certaines sociétés commerciales. Elle représente environ 2,6 millions de salariés, 10 % de l’emploi total et 14 % de l’emploi privé en France. Elle a perdu 10 447 emplois en 2025.
En bref
- Environ 213 000 établissements employeurs et 2,6 millions de salariés, selon l’Observatoire national de l’ESS.
- Les associations concentrent près de 8 emplois sur 10 du secteur, les coopératives 12 %, les mutuelles 5 %.
- La loi du 31 juillet 2014 a fixé une définition légale et créé l’agrément ESUS, ouvert aux sociétés commerciales.
- Rupture en 2025 : 10 447 emplois perdus sur un an alors que l’emploi privé hors ESS progressait de 0,53 % au quatrième trimestre.
Ce que recouvre vraiment l’ESS, au sens de la loi
L’ESS n’est pas un label ni une intention affichée : c’est un périmètre juridique. La loi n° 2014-856 du 31 juillet 2014, dite loi Hamon, définit un mode d’entreprendre reposant sur trois conditions cumulatives : un but poursuivi autre que le seul partage des bénéfices, une gouvernance démocratique qui ne se réduit pas au poids du capital, et une gestion qui affecte majoritairement les résultats au maintien ou au développement de l’activité.
Le point le plus mal connu de ce texte est aussi le plus décisif pour un entrepreneur : il a ouvert le périmètre au-delà des quatre familles historiques. Une société commerciale classique, SAS ou SARL, peut relever de l’ESS si ses statuts inscrivent ces engagements. C’est ce qui rend l’expression « nouvelle forme de business » défendable, à condition de la rattacher à un statut plutôt qu’à un discours.
| Famille | Structures employeuses | Emplois | Exemples de terrain |
|---|---|---|---|
| Associations | 120 749 | Environ 2 millions (79 %) | Aide à domicile, sport, culture, insertion |
| Coopératives | 23 880 | 313 239 (12 %) | Banques coopératives, Scop du bâtiment, coopératives agricoles |
| Mutuelles | 7 329 | 137 738 (5 %) | Complémentaire santé, assurance |
| Fondations | 721 | 122 916 | Établissements sanitaires, recherche, action sociale |
Ces chiffres proviennent de l’Observatoire national de l’ESS et portent sur l’exercice 2022, dernière photographie consolidée disponible. Deux données en disent long sur le secteur : les femmes occupent 67 % des emplois mais seulement 37 % des présidences, et un peu plus de 2 000 entreprises seulement détiennent l’agrément ESUS.
L’essor est réel sur trente ans, il s’est arrêté en 2025
C’est le point que la plupart des articles sur le sujet, y compris notre version précédente, laissaient de côté. La note de conjoncture publiée le 22 avril 2026 par ESS France et la Caisse d’Épargne établit un recul de 10 447 emplois sur l’année 2025, avec des baisses de 0,15 % au troisième trimestre puis de 0,46 % au quatrième.
Le repli n’est pas uniforme, et sa répartition est parlante :
- les associations perdent 12 305 postes, principalement dans l’action sociale et l’aide à domicile ;
- les mutuelles reculent de 2 465 postes ;
- les coopératives et les fondations créent encore de l’emploi, mais moins vite qu’auparavant ;
- le nombre d’établissements se contracte de 0,19 %, avec des baisses marquées chez les coopératives et les mutuelles, quand les fondations progressent de 3,09 %.
Sur la même période, l’emploi privé hors ESS gagnait 0,53 % au quatrième trimestre. L’écart est le vrai signal : ce n’est pas un ralentissement général de l’économie, c’est une difficulté propre à un modèle largement adossé au financement public et aux subventions locales.
Un modèle européen, ou une exception française ?
L’Union européenne s’est saisie du sujet plus tard que la France, mais elle l’a fait. La Commission a présenté en décembre 2021 un plan d’action pour l’économie sociale, suivi d’une recommandation du Conseil du 27 novembre 2023 invitant les États membres à bâtir des stratégies nationales et des cadres réglementaires adaptés, avec un portail européen dédié.
La réalité de terrain reste très inégale. Les pays qui disposaient déjà d’un tissu coopératif ou mutualiste dense l’ont consolidé, tandis que plusieurs États d’Europe centrale et méridionale partent d’un écosystème peu structuré, sans définition juridique équivalente à la nôtre. Comparer les statistiques d’un pays à l’autre reste donc hasardeux : on ne compte pas les mêmes structures.
Ce que cela change pour qui veut entreprendre autrement
Trois leviers concrets, et pas seulement une philosophie.
L’agrément ESUS, entré en vigueur le 1er juillet 2015 et délivré par les DREETS, conditionne l’accès à l’épargne salariale solidaire et à une partie de la finance à impact. Il suppose de démontrer une recherche d’utilité sociale significative, orientée vers des publics vulnérables ou vers le maintien de solidarités territoriales, et il encadre l’écart des rémunérations dans la structure.
Le statut coopératif, Scop ou Scic, reste sous-utilisé alors qu’il répond bien à un cas très fréquent : la reprise d’une entreprise saine par ses salariés au moment du départ du dirigeant.
Le financement obéit à ses propres règles. Une structure de l’ESS mobilise des fonds propres associatifs, des titres participatifs, des prêts d’honneur ou de l’épargne solidaire plutôt qu’une levée classique. Pour un particulier, ces produits constituent une brique parmi d’autres dans une stratégie de diversification de son portefeuille, avec un rendement généralement modéré et un risque bien réel.
L’ESS peut-elle faire des bénéfices ?
Oui, et c’est même une condition de survie. La loi n’interdit pas le bénéfice, elle encadre son affectation : les excédents doivent être majoritairement réinvestis dans l’activité, et les réserves obligatoires ne sont pas distribuables. Une coopérative bénéficiaire reste une coopérative.
Sur quoi s’appuyer pour se documenter sérieusement ?
Les travaux de Jean-Louis Laville, sociologue et économiste, professeur au Cnam où il occupe la chaire d’économie solidaire, constituent la porte d’entrée académique la plus solide en langue française. Notre version précédente mentionnait par ailleurs une « analyse SAW » sur le poids de l’ESS en France : nous n’avons retrouvé aucune publication de ce nom, et nous préférons le signaler plutôt que de la citer à nouveau. Pour les données, l’Observatoire national de l’ESS et les notes de conjoncture d’ESS France sont accessibles librement et remis à jour chaque semestre.
Vous montez votre structure ?
Un autre membre du collectif a passé au crible les offres bancaires destinées aux créateurs d’entreprise.
Information générale sur le cadre juridique et économique de l’ESS, à jour au 10 août 2026. Elle ne constitue ni un conseil juridique ni un conseil en investissement : la création d’une structure de l’ESS, comme la souscription d’un produit d’épargne solidaire, se prépare avec un professionnel qualifié.
Publié initialement en 2023. Mis à jour le 10 août 2026.
Sources : loi n° 2014-856 du 31 juillet 2014 relative à l’économie sociale et solidaire ; Observatoire national de l’ESS et ESS France pour les effectifs, les établissements et la répartition par famille (données 2022) ; ESS France et Caisse d’Épargne, note de conjoncture sur le second semestre 2025, diffusée le 22 avril 2026 ; Direction générale du Trésor pour les conditions de l’agrément ESUS ; Commission européenne, plan d’action pour l’économie sociale de décembre 2021 et recommandation du Conseil de l’Union européenne du 27 novembre 2023.